samedi 26 février 2011

Le secret de naissance du lilas blanc parisien

On assure que le hasard seul a présidé à sa naissance, vers 1850.
A cette époque, au lieu dit Vaugirard, couvert alors de jardins et de marais,
vivait un brave horticulteur peu instruit,
mais observateur perspicace. Modifiant un massif de lilas,
il abandonna dans leur motte de terre quelques pieds arrachés...


Comme le froid menaçait et que le temps lui manquait pour replanter ses arbustes,
il les transporta, pour les mettre à l'abri,
dans une sorte de souterrain, autrefois entrée d'une des carrières qui abondaient sous cette partie du sol parisien.
Les lilas y avaient été complètement oubliés quand,
aux premiers jours du printemps, pénétrant par hasard dans l'ancienne carrière,
il aperçut ses arbustes couverts de ravissantes inflorescences blanches
au lieu des thyrses d'une coloration intense qu'ils avaient donné jusqu'alors.

Ce spectacle plongea notre jardinier dans une profonde méditation
d'où sortit le projet de réaliser industriellement ce que le hasard lui avait révélé.
De là à l'exécution il n'y eut qu'un pas.
L'hiver suivant, le souterrain, bien clos, bien disposé,
fut rempli d'arbustes qui donnèrent au cœur de l'hiver des rameaux fleuris dont l'intelligent jardinier tira un prix énorme.
Une telle aubaine ne manqua point d'éveiller l'attention des voisins,
qui eurent bientôt surpris le secret du procédé.
En peu de temps, toutes les anciennes carrières de la région devinrent des fabriques de lilas blanc.
Voilà pourquoi, durant de longues années, cette culture fut centralisée à Vaugirard.

Mais Paris étouffait dans sa ceinture trop étroite ; il lui fallait de l'espace.
Les constructions envahirent la zone suburbaine ;
les terrains de Vaugirard furent des premiers absorbés, les carrières se vidèrent ;
la gracieuse industrie dut émigrer et chercher ailleurs des installations favorables.
En se déplaçant, les « forceurs » de lilas appelèrent la science à leur aide,
la science qui avait péremptoirement démontré les effets de l'absence
ou de l'abondance de la lumière sur la végétation.

Ce fut à ce moment que se créèrent les établissements qui s'adonnaient en 1900 à la production industrielle du lilas blanc.
Quand nous disons lilas blanc, c'est une façon de parler ;
il conviendrait mieux de dire lilas non coloré,
car – cela surprendrait plus d'un lecteur –
le lilas le plus blanc, celui dont les inflorescences sont les plus délicates,
est obtenu par le traitement des variétés précisément les plus vigoureuses et les plus riches en couleur.
Ce sont les lilas dits « de Marly » et « de Charles X », dont nous admirons en pleine terre les éclatantes grappes, qui fournissent les éléments de cette gracieuse industrie.

(D'après Les industries bizarres paru en 1900)

*

Une machine à coudre lilliputienne

En 1863, un ingénieux Américain propose une nouveauté qu’il a très justement dénommée
la « machine à coudre bijou ».
La revue Les modes parisiennes illustrées s'en fait l'écho
et en livre une alléchante description.
Que nos lectrices se représentent une petite mécanique dont la dimension est à peu près celle d'une jolie main féminine ; cette machine lilliputienne, facilement transportable dans un sac à ouvrage, s'adapte aisément, par une simple vis de pression, à la première table venue.
Les aiguilles ordinaires n° 8, longues, sont celles à employer, et le point exécuté par la machine bijou est le point devant, applicable aux petits plis, fronces, coutures droites, etc.
Nous devons ajouter qu'on ne peut pas demander de cette jolie fantaisie les services d'une grande machine à coudre, d'ailleurs fort coûteuse, tandis que la machine bijou s'adresse avec confiance aux bourses modestes. Cette dernière, comme nous venons de le dire, fait le point devant, et elle ne peut coudre que les étoffes fines et souples, telles que les mousselines, tulles, jaconas, nansouks, etc. En la voyant fonctionner on comprend de suite que l'aiguille ne pourrait pas supporter la résistance de tissus plus forts.

Nous répétons donc : La machine bijou est une charmante fantaisie, à la fois utile et agréable, et nous ajouterons qu'elle est d'une simplicité telle qu'une petite fille de sept ans la ferait marcher sans aucune difficulté. Quand sa besogne est faite, on la renferme dans une jolie boîte de quinze centimètres carrés sur quatre centimètres de hauteur, qui lui sert d'étui.
Dans le désir de rendre service à nos abonnées, nous avons pris des mesures avec l'inventeur de la machine à coudre bijou, qui nous permettent de l'offrir, prise dans nos bureaux, au prix de Vingt Francs. Les personnes de la province pourront la recevoir, transport et emballage compris, en envoyant à l'administration du journal les Modes parisiennes un mandat de poste de Vingt-deux Francs Cinquante, payable à l'ordre de M. A. Thuiller. A l'étranger, les frais de transport seront à la charge du demandeur.
(D'après Les Modes parisiennes illustrées. Journal de la bonne compagnie, paru en 1863)
*


Mal inspiré de vouloir jouer l'éclairé !

La lanterne magique,
pour les enfants qui n'ont pas l'idée de son mécanisme,
semble quelque chose qui touche au merveilleux.

C'est une sorte de grande boite,
ordinairement en fer-blanc,
qui porte à l'une de ses extrémités une grosse lentille de verre très épaisse.
Dans une coulisse pratiquée derrière cette lentille,
on fait passer de longues plaques de verre,
sur lesquelles des figures peintes représentent des sujets variés,

On tend un grand drap ou un rideau blanc contre les parois d'une chambre obscure, et les figures s'y reflètent, en grossissant beaucoup. La personne qui fait glisser les verres doit, à mesure que les scènes passent devant les spectateurs, leur en donner des explications divertissantes.

Par un phénomène d'optique assez singulier, si on place les personnages dans leur position naturelle, ils se trouveront la tête en bas ; mais en les mettant d'une manière contraire, ils seront sur leurs pieds.
Nous allions oublier l'essentiel, mais il nous semble que l'intelligence de nos enfants y eût suppléé. Nous allons voir s'ils comprennent ce que nous voulons dire en leur récitant la fable suivante ; s'ils ne nous comprennent pas, il en résultera ce qui est arrivé à certain singe :

Un jour qu'au cabaret son maître était resté
(C'était, je pense, un jour de fête),
Notre singe en liberté
Veut faire un coup de sa tête :
Il s'en va rassembler les divers animaux
Qu'il peut rencontrer dans la ville ;
Chiens, chats, dindons, pourceaux,
Arrivent bientôt à la file.

Entrez, entrez, messieurs ! criait notre Jacqueau ,
C'est ici, c'est ici qu'un spectacle nouveau
Vous charmera gratis : oui, messieurs, à la porte
On ne prend pas d'argent ; je fais tout pour l'honneur.»

A ces mots, chaque spectateur
Va se placer, et l'on apporte
La lanterne magique : on ferme les volets,
Et par un discours fait exprès
Jacqueau prépare l'auditoire.
Ce morceau, vraiment oratoire,
Fit bâiller, mais on applaudit.
Content de son succès , notre singe saisit
Un verre peint qu'il met dans sa lanterne.

Il sait comment on le gouverne
Et crie en le poussant : « Est-il rien de pareil ?
Messieurs, vous voyez le soleil,
Ses rayons et toute sa gloire !
Voici présentement la lune ; et puis l'histoire
D'Adam, d'Ève et des animaux....
Voyez, messieurs ; comme ils sont beaux !
Voyez la naissance du monde ! Voyez.... »

Les spectateurs, dans une nuit profonde,
Écarquillaient leurs yeux et ne pouvaient rien voir ;
L'appartement, le mur, tout était noir.
« Ma foi, disait un chat, de toutes les merveilles
Dont il éblouit nos oreilles
Le fait est que je ne vois rien.
— Moi, disait un dindon , je vois bien quelque chose ;
Mais je ne sais pour quelle cause
Je ne distingue pas très-bien. »

Pendant tous ces discours, le Cicéron moderne
Parlait éloquemment et fie ne lassait point.
Il n'avait oublié qu'un point :
C'était d'éclairer sa lanterne.
.

*




La Mer de mon Enfance

vendredi 25 février 2011

Le Déserteur



Le déserteur
+
Le Dormeur du Val

Arthur Rimbaud
(1854-1891)
*
Le dormeur du val
C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort.
Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille.
Il a deux trous rouges au côté droit.

*
by BORIS VIAN


*
Monsieur le Président
Je vous fais une lettre
Que vous lirez peut-être
Si vous avez le temps
Je viens de recevoir
Mes papiers militaires
Pour partir à la guerre
Avant mercredi soir
Monsieur le Président
Je ne veux pas la faire
Je ne suis pas sur terre
Pour tuer des pauvres gens
C'est pas pour vous fâcher
Il faut que je vous dise
Ma décision est prise
Je m'en vais déserter
*

Depuis que je suis né
J'ai vu mourir mon père
J'ai vu partir mes frères
Et pleurer mes enfants
Ma mère a tant souffert
Qu'elle est dedans sa tombe
Et se moque des bombes
Et se moque des vers

Quand j'étais prisonnier
On m'a volé ma femme
On m'a volé mon âme
Et tout mon cher passé
Demain de bon matin
Je fermerai ma porte
Au nez des années mortes
J'irai sur les chemins
*
Je mendierai ma vie
Sur les routes de France
De Bretagne en Provence
Et je dirai aux gens:
Refusez d'obéir
Refusez de la faire
N'allez pas à la guerre
Refusez de partir
S'il faut donner son sang
Allez donner le vôtre
Vous êtes bon apôtre
Monsieur le Président
Si vous me poursuivez
Prévenez vos gendarmes
Que je n'aurai pas d'armes
Et qu'ils pourront tirer

*
Nota:La version initiale des 2 derniers vers était:

"que je tiendrai une arme ,et que je sais tirer ..."

Boris Vian a accepté la modification de son ami Mouloudji

pour conserver le côté pacifiste de la chanson !


*

Nos Absents




Voici les paroles émouvantes du slam


Nos absents


Sur Deezer cherchez la musique ...


Cette dernière est en lecture aléatoire ...


*


C'est pas vraiment des fantômes, mais leur absence est tellement forte,


qu'elle crée en nous une présence qui nous rend faible, nous supporte.


C'est ceux qu'on a aimé qui créaient un vide presque tangible,


car l'amour qu'on leur donnait est orphelin, il cherche une cible.


Pour certains on le savait, on s'était préparé au pire,


mais d'autres ont disparu d'un seul coup, sans prévenir.


On leur a pas dit au revoir, ils sont partis sans notre accord,


car la mort a ses raisons que notre raison ignore.


Alors on s'est regroupé d'un réconfort utopiste.


A plusieurs on est plus fort mais on est pas moins triste.


C'est seul qu'on fait son deuil, car on est seul quand on ressent.


On apprivoise la douleur et la présence de nos absents.


Nos absents sont toujours là, à l'esprit et dans nos souvenirs.


Sur ce film de vacances, sur ces photos pleines de sourires.


Nos absents nous entourent et resteront à nos côtés,


ils reprennent vie dans nos rêves, comme si de rien n'était.


On se rassure face à la souffrance qui nous serre le cou,


en se disant que là où ils sont, ils ont sûrement moins mal que nous.


Alors on marche, on rit, on chante, mais leur ombre demeure,


dans un coin de nos cerveaux, dans un coin de notre bonheur.


Nous on a des projets, on dessine nos lendemains.


On décide du chemin, on regarde l'avenir entre nos mains.


Et au coeur de l'action, dans nos victoires ou nos enfers,


on imagine de temps en temps que nos absents nous voient faire.


Chaque vie est un miracle, mais le final est enervant.


J'me suis bien renseigné, on en sortira pas vivant.


Faut apprendre à l'accepter pour essayer de vieillir heureux,


mais chaque année nos absents sont un peu plus nombreux.


Chaque nouvelle disparition transforme nos coeurs en dentelle,


mais le temps passe et les douleurs vives deviennent pastelles.


Ce temps qui pour une fois est un véritable allié.


Chaque heure passée est une pommade, il en faudra des milliers.


Moi les morts, les disparus, je n'en parle pas beaucoup.


Alors j'écris sur eux, je titille les sujets tabouts.


Ce grand mystère qui nous attend, notre ultime point commun à tous.


Qui fait qu'on court après la vie, sachant que la mort est à nos trousse.


C'est pas vraiment des fantômes, mais leur absence est tellement forte,


qu'elle crée en nous une présence qui nous rend faible, nous supporte.


C'est ceux qu'on a aimé qui créait un vide presque infini,


qu'inpirent des textes premier degré.


Faut dire que la mort manque d'ironie.


*